Les vieux vergers gardent une leçon que j'aime. Quand un pommier donne un fruit rare, personne ne le fait repartir de zéro : le jardinier coupe une petite branche et la greffe sur les racines d'un autre arbre, souvent un sauvageon qui n'a rien demandé. Les deux blessures se rejoignent, l'écorce se referme autour de la rencontre, et la branche étrangère se met à donner ses pommes à elle sur des racines qui ne l'ont pas vue naître. Le plus étonnant, c'est que l'arbre entier y gagne : le porte-greffe donne sa force et le greffon donne son fruit, et aucun des deux n'aurait fait grand-chose seul. Je pense souvent que les maisons d'accueil font le même travail. Nous prêtons nos racines à des gens de passage, le temps qu'une idée ou un projet reprenne des forces, et leurs fruits ne nous appartiennent jamais, ce qui est exactement la beauté de l'affaire. À qui est-ce que je pourrais prêter mes racines, cette saison?