Dans les musées, on accroche les toiles finales, mais les peintres ont passé leur vie dans les esquisses. Pour une œuvre encadrée, des centaines de feuilles griffonnées, raturées, abandonnées à mi-geste, et c'est là que la main a tout appris. Nous rêvons d'exister comme des chefs-d'œuvre, alors que nos journées ressemblent bien plus à des brouillons : des essais, des reprises, des lignes qu'on efface le lendemain. J'ai longtemps cru qu'un brouillon était une version ratée de la chose à venir. Je pense maintenant qu'il en est la partie vivante : le tableau fini se tait, tandis que l'esquisse cherche encore. Les conversations d'un soir autour d'une table sont pleines de ces phrases inachevées qui valent mieux que les discours polis. Peut-être que se donner le droit au brouillon, c'est simplement se donner le droit de continuer. Quelle partie de ma vie est-ce que je retarde parce que j'attends d'en connaître la version finale?