Il y a un moment précis où un inconnu commence à cesser d'en être un, et c'est celui où j'apprends son prénom. La veille, j'accueillais un voyageur parmi d'autres; le lendemain, je prépare le déjeuner de quelqu'un, et le même geste ne pèse plus pareil. Les anciens croyaient que connaître le nom d'une chose donnait du pouvoir sur elle. Il me semble que c'est l'inverse pour les personnes : leur prénom leur donne du pouvoir sur nous, celui d'exister dans notre tête une fois qu'elles sont parties. Un prénom retenu est une petite promesse, celle de reconnaître la personne le jour où elle reviendra pousser la porte. Voilà sans doute pourquoi un nom oublié nous gêne autant : nous sentons que nous avons échappé quelque chose qui nous avait été confié. Quel prénom ai-je entendu cette semaine sans vraiment le recevoir?