On m'a montré enfant à faire des nœuds, et mes doigts s'en souviennent encore mieux que moi. Si on me demande d'expliquer le geste, je m'embrouille; si on me tend une corde, il se fait presque tout seul. Les mains apprennent lentement, sans prendre de notes, et ce qu'elles savent ne s'oublie presque jamais : pétrir une pâte, tenir un archet, caler une bûche dans le feu exactement où il faut. Les livres m'ont donné des idées, mais ce sont les gestes répétés qui m'ont donné des certitudes. Je me demande parfois combien de savoirs dorment ainsi dans le corps des gens qu'on croise, invisibles jusqu'au moment où on leur met le bon outil entre les mains. Un charpentier à la retraite redevient charpentier chaque fois qu'il ramasse un marteau. Et moi, qu'est-ce que mes mains savent que je n'ai jamais pris la peine d'écouter?