J'ai longtemps traversé la forêt comme on traverse une foule : un fond vert, agréable et anonyme. Puis quelqu'un m'a appris à reconnaître quelques chants d'oiseaux, et le bois s'est mis à se peupler, un chant à la fois. Les mêmes arbres, les mêmes heures, mais ici une grive, là un bruant, chacun occupé à sa propre vie. Apprendre un nom ne transforme pas la chose nommée; il transforme celui qui regarde, comme une politesse faite au monde, et le monde répond en devenant plus habité. Je soupçonne que les gens obéissent à la même loi : un voisin, un client, un passant restent des silhouettes jusqu'au jour où un prénom, une histoire, en font quelqu'un. Les vieilles langues le savaient, elles qui donnaient un nom à chaque colline et à chaque ruisseau, comme on salue ce qu'on refuse de traverser distraitement. Combien de choses autour de moi attendent encore que je prenne la peine d'apprendre leur nom?