Les premières outardes ont commencé à traverser le ciel de septembre, et leur passage arrête encore tout le monde au milieu d'un geste. Elles volent en pointe de flèche, et cette forme n'a rien d'un caprice : chaque oiseau s'appuie sur le remous d'air laissé par celui qui le précède, si bien que le groupe entier va plus loin que n'irait le plus fort d'entre eux tout seul. Quand celle de tête se fatigue, elle glisse vers l'arrière sans cérémonie et une autre prend le vent de face. Personne ne garde la première place, et c'est justement pour cela qu'elles arrivent toutes. J'y pense en regardant les gens qui portent leurs projets à bout de bras, persuadés que céder la tête du vol reviendrait à abandonner. Les outardes savent depuis toujours que mener est un tour de rôle. Dans quelle traversée est-ce que je m'obstine à voler devant, alors que quelqu'un derrière moi est prêt à prendre le vent?