Dans les vieilles traditions, on dressait un couvert de plus à la table du soir : la place du voyageur, celle de l'invité que personne n'attendait encore. On ne savait pas qui viendrait, et c'est justement pour cela qu'on préparait sa place. J'aime ce geste posé d'avance pour quelqu'un qui n'a pas encore de visage; il dit que la maison reste tournée vers le monde, même une fois la nuit tombée. Nos journées, elles, sont souvent dressées serré : chaque heure a son assiette, chaque minute son ustensile, et l'imprévu qui se présente ne trouve nulle part où s'asseoir. Pourtant, ce qui m'a le plus nourri dans une vie est presque toujours arrivé sans réservation : une rencontre, une idée, un détour. Garder une place libre demande une drôle de confiance, celle de croire que ce qui viendra la remplir vaudra mieux que tout ce qu'on aurait pu planifier. Ce matin, je me demande où se trouve le couvert de plus dans ma journée.