Le mot couvre-feu faisait peur bien avant de désigner une interdiction. Dans les maisons d'autrefois, il nommait un geste du soir plein de douceur : avant de dormir, la maisonnée couvrait les braises de cendre pour que le feu traverse la nuit sans danger et sans s'éteindre. Au matin, il suffisait d'écarter la cendre et de souffler un peu pour retrouver la flamme, là où un feu laissé à lui-même se serait consumé jusqu'au froid. J'aime que nos ancêtres aient su faire la différence entre éteindre et couvrir, et qu'ils aient confié leur feu au repos plutôt qu'à la vigilance. Nous traitons souvent nos élans comme des feux à entretenir sans relâche, de peur qu'une pause les tue, alors que certains enthousiasmes brûlent tout leur bois en une seule veillée. Les braises couvertes enseignent le contraire : ce qui est protégé pendant la nuit repart au matin plus vite que ce qui a été forcé de briller sans dormir. Quelle flamme aurais-je intérêt à couvrir ce soir, pour la retrouver vivante demain?