Les vieilles tables de famille cachent presque toutes le même secret : sous le plateau dorment une ou deux planches taillées dans le même bois, ajustées pour glisser sans bruit, et qui attendent parfois des mois qu'une visite les réveille. Le menuisier qui a bâti la table a donc travaillé pour des convives dont personne ne connaissait encore le nom, et il leur a préparé une place bien avant qu'on pense à les inviter. J'aime cette façon de construire, où le meuble le plus stable de la maison porte en lui, dès l'atelier, la possibilité de s'agrandir. Nous dressons souvent nos vies comme des tables à format fixe, taillées exactement à la mesure de ceux qui y mangent déjà. Les rallonges proposent une autre mesure : garder l'espace de l'inconnu pendant qu'on a encore les mains dans le bois, pour que l'accueil soit un geste déjà prêt le jour où quelqu'un frappe. Quelle rallonge est-ce que je garde sous mon plateau, et qu'est-ce que j'attends pour la déplier?