Dans les vieilles maisons, la rampe d'escalier porte un lustre qu'aucun vernis ne sait imiter. Des milliers de mains l'ont prise sans y penser, chacune y laissant un passage infime, et c'est cette caresse répétée sur des générations qui a fini par donner au bois sa lumière. Les antiquaires appellent cela la patine, et ils la prisent au point qu'un meuble décapé de la sienne perd l'essentiel de sa valeur, parce qu'on peut refaire un vernis mais jamais un siècle de mains. J'aime qu'il existe une beauté que l'usage seul sait fabriquer, et que personne ne peut acheter pressée. Nous gardons pourtant tant de choses à l'abri, la vaisselle des grands jours, la belle nappe, les mots qui comptent, de peur que l'usure les abîme. Les rampes polies racontent le contraire : ce qui est touché souvent s'embellit, pendant que ce qui dort dans les armoires garde son prix et perd sa vie. Qu'est-ce que je range pour les grandes occasions, qui attend seulement des mains pour commencer à briller?