Les maisons d'autrefois gardaient sur une tablette de la cuisine un pot où vivait le levain, une pâte simple de farine et d'eau que l'on nourrissait chaque jour et qui faisait lever tous les pains de la maison. Certains levains traversaient les générations, transmis d'une cuisine à l'autre comme un héritage, et quand une voisine perdait le sien, on lui en donnait une poignée sans que le pot en souffre, parce qu'un levain partagé se refait en quelques jours de soins. J'aime qu'une richesse pareille ait existé, vivante, impossible à entasser, et qui demandait pour durer exactement deux gestes : la nourrir et la donner. Un levain oublié au fond du froid s'endort, et un levain jalousement gardé ne vaut pas plus que celui du voisin, puisque sa valeur tient toute dans la pâte qu'il soulève et dans les mains auxquelles il passe. Nous tenons souvent nos savoirs et nos élans comme des provisions, à l'abri, en attendant le bon moment pour les sortir. Les vieux pots de levain racontent une autre économie, où ce qui est donné repousse et où ce qui dort trop longtemps s'éteint doucement. Qu'est-ce que je garde au frais depuis trop longtemps, qui ne demande qu'une poignée donnée pour se remettre à lever?