Les aquarellistes apprennent tôt que le plus beau blanc de leur tableau ne sortira jamais d'un tube. La lumière d'une aquarelle vient du papier lui-même, et le peintre doit décider avant la première touche quels endroits resteront vierges, parce qu'un blanc noyé sous la couleur ne se rattrape pas. Les maîtres appellent ces zones des réserves, et ils les défendent du pinceau pendant tout l'ouvrage, si bien que la partie la plus lumineuse du tableau est souvent celle où rien n'a été peint. J'aime qu'un art entier repose ainsi sur la discipline de ne pas faire. Nous remplissons nos journées comme des débutants couvrent leur feuille, par peur du vide, et nous nous demandons ensuite où la lumière est partie. Les réserves suggèrent l'inverse : choisir tôt les heures et les silences qu'aucun projet n'aura le droit de couvrir, parce que c'est par là que le reste s'éclaire. Quel coin de ma semaine est-ce que je garde en réserve, pour que la lumière ait un endroit où passer?